Chapitre 1
La chaussette qui fait déborder le linge
« J’ai su que j’étais devenu une star le jour où j’ai vu des gens bizarres récupérer mes vieilles chaussettes. »
George Clooney
Il y a trois mois, j’ai demandé Elliot en mariage.
Genou à terre, vue sur les toits de Paris, bague dans la main droite, j’ai prononcé les mots : « Veux-tu m’épouser ? »
Elliot est passé par toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, avant de tourner de l’œil sur le canapé.
J’ai surélevé ses pieds, puis j’ai agité mes sels de bain à la lavande sous son nez. Sa réaction m’a déclenché une crise de panique. Je me suis aspergée d’huile essentielle de menthe poivrée pour me calmer, mes yeux se sont transformés en fontaine… Échec.
Depuis que mon caméléon a retrouvé figure humaine, j’ai cogité. Voici ma conclusion : Elliot est fou de moi. Il n’attend qu’une seule chose, c’est de me demander ma main. L’idée que je lui grille la priorité a suffi à le faire tomber dans les pommes.
Heureusement, j’ai bien rattrapé les choses. J’ai prétendu que j’étais par terre simplement pour détendre mes quadriceps endoloris : je passe des heures entières assise derrière mon bureau à écrire des papiers pour le magazine Femme majuscule. L’anneau ? Un cadeau au service de presse.
Elliot n’a pas mordu à l’hameçon :
— Clem, désolé pour l’autre jour. Quand tu t’es mise à genoux… Ce monde d’adultes, d’obligations, tout ça. Je sais pas.
Depuis, on n’en a jamais reparlé.
Je suis née le 1er décembre, et demain, c’est mon anniversaire. Un jour, j’ai dit à Elliot avec un clin d’œil gros comme une maison « pour moi, le plus beau cadeau du monde, ce serait des fiançailles ».
Je suis certaine qu’il a reçu le message cinq sur cinq. Elliot fourmille de petites attentions qui montrent qu’il écoute bien plus qu’il ne paraît.
J’ai donc l’intuition qu’Elliot attend demain pour s’engager avec moi pour de bon. Sourire aux lèvres, j’y pense en enfonçant la clé dans la serrure de notre petit appartement parisien. Comme d’habitude, je suis obligée de la triturer, de tirer, de pousser le loquet comme un cambrioleur débutant. Elle finit par céder à mes assauts répétés. Enfin. Bonheur d’être chez soi.
Dans l’entrée, je me fige.
Je n’avais rien vu venir, et certainement pas ces chaussettes qui traînent au sol. Elliot les laisse traîner partout, je n’en peux plus. Immobile, je n’ose pas quitter celle-ci des yeux, comme si elle allait me sauter à la gorge à peine le regard détourné. Elle n’a même pas l’humilité de se fondre dans le décor. Non, elle est rouge écarlate et je ne vois qu’elle. Je me demande si les autres membres de sa famille se promènent également tout à leur aise dans l’appartement, puisqu’Elliot les fait pousser comme des pommes de terre.
Je sais que je deviens une insupportable obsédée de la chaussette, mais je n’arrive pas à me contrôler. Depuis quelques mois, j’ai l’impressions de les voir partout. Je fréquente plus de chaussettes que d’humains.
J’accroche mon manteau au portemanteau. Quand je me retourne, la première chose que je vois, c’est la cafetière à moitié remplie de café froid et une tartine entamée posée à même la table. Les assiettes, c’est pour les wapitis ?
Toupie miaule. Je la regarde et la gratte entre les deux oreilles.
— Ben oui, ma Toupette, la pagaille, c’est bon pour les bouledogues, pas pour les chattes distinguées comme toi.
Collé, je découvre un post-it « Hello Clem, je suis parti tôt à cause des travaux. Elliot. PS. : je t’ai acheté un paquet de réglisses, je sais que tu adores ça. »
Je cherche des yeux la bête noire.
Là.
Quelle horreur. Quelle monstruosité. Le bon goût crucifié sur mon plan de travail.
L’énorme boîte en plastique remplie de ces rouleaux infâmes me nargue.
Je reste devant le message sans bouger. Des chaussettes et des réglisses, salut le double uppercut. Parmi tous les bonbons du monde, les seuls dont je ne supporte ni le goût, ni la vue, ni l’odeur, ce sont les réglisses. Et les cachous.
Je dois être honnête : Elliot m’offre souvent des bonbons pour me faire plaisir. Et souvent, ils me plaisent. Ce soir, je vois tout couleur réglisse.
Soudain, j’entends une clé qui s’affaire dans la serrure. Je fais volte-face comme un chien aux abois.
— Bonsoir, Chouchou, lance Elliot d’une voix chantante.
Ses cheveux bruns mi-longs encadrent son visage au teint caramel. Malgré sa chaussette rouge qui sifflote son nananère, mon irritation fond d’un cran. Il n’y a que lui pour m’appeler « Chouchou », et personne n’a ce sourire bancal qui désarme.
— Tu ne travailles pas au bar à jeux ce soir ?
— On a eu un méga dégât des eaux, je suis obligé de fermer Le nez rouge, et j’ignore pour combien de temps. Pourquoi me regardes-tu comme cela ?
Malgré moi, mon regard doit friser l’hostilité. Je pointe du doigt la responsable qui git sur le parquet. Toupie fayote et se dirige vers la coupable pour en renifler l’odeur, avant de s’en détourner avec dégoût. Désormais, deux paires d’yeux fixent Elliot d’un air réprobateur.
— Ah, tu me rassures. J’ai cru… avec le dégât des eaux, je n’ai pas eu le temps.
Je m’étrangle en entendant ses mots.
— Je te rassure ? Elliot, je pourrais ouvrir un magasin avec tes affaires sur le sol.
— Écoute, j’ai des problèmes par-dessus la tête avec l’inondation qui saccage mon bar. Et puis, si j’étais George Clooney…
— Non Elliot, dis-je en l’interrompant. Crois-moi, les chaussettes de George Clooney m’ennuieraient autant.
Sa bouche s’ouvre en grand avant de se refermer piteusement. Une ombre triste passe dans ses yeux, suivie par un air résolu qui m’inquiète.
— Clem, je sais que tu rêves de vivre dans un appartement impeccable, qui sent la lavande et le linge propre, avec tous les jours un vase rempli de fleurs fraîches… moi ça m’angoisse.
— Les fleurs t’angoissent ?
— Non, le vide. J’ai besoin de sentir que les choses et les lieux vivent. Je veux pouvoir me détendre chez moi, marcher sur le parquet avec mes chaussures sans créer une crise nationale.
— Les chaussettes par terre, ce n’est pas la vie qui me fait rêver.
— Ce n’est pas génial, mais ça ne justifie pas que tu partes au quart de tour.
Je me fige, et lève la voix :
— Il faut bien que l’un d’entre nous s’occupe des choses sérieuses.
— Clem, mon métier, c’est de jouer. Si j’arrête, je vais me retrouver au chômage et on rira beaucoup moins.
— J’adore rire, mais l’âme d’enfant, ce n’est pas pareil que l’ado en crise qui claque les portes et laisse un capharnaüm derrière lui.
Il fulmine. Je n’aurais pas dû le comparer à un type qui traverse une crise d’adolescence. Je m’approche pour le prendre dans mes bras, mais son corps est aussi fuyant que son regard. Soudain, il se retourne, les traits du visage tendus :
— Le désordre, c’est la vie, Clem. Va vivre dans une boutique de déco, si tu préfères le nickel chrome et l’aseptisé. Quand tout est tiré à quatre épingles, j’étouffe ; ça me rappelle… laisse tomber, tu ne peux pas comprendre.
— Tente toujours, dis-je en restant sur mes gardes.
— Alicia ne m’a jamais fait une seule remarque sur mon linge. Enfin, elle savait que j’avais mes raisons… dit-il en soupirant.
De quoi parle-t-il ? Les mots restent coincés dans ma bouche. Je le regarde en silence. Qu’est-ce qui lui prend de parler de la fille d’avant moi ? Rien de productif ne peut sortir de cette conversation. Au bout de quelques instants, je tourne les talons. Me coucher sera la meilleure décision.
Quand j’entre dans la salle de bains pour faire un brin de toilette, j’aperçois ma brosse à dents coiffée d’un centimètre de dentifrice posée sur l’évier. C’est une habitude d’Elliot, parfaitement inutile, mais belle : « préparer » ma brosse à dents pour me faire gagner quelques secondes. Toute mon irritation se dissout devant ce geste.
Chapitre 2
Les réglisses de la discorde
« Il est bon aussi d’aimer ; car l’amour est difficile. L’amour d’un être humain pour un autre, c’est peut-être l’épreuve la plus difficile pour chacun de nous […] ; l’œuvre suprême dont toutes les autres ne sont que les préparations. »
Rainer Maria Rilke
Aujourd’hui, 1er décembre, je fête mes vingt-neuf ans. Elliot dort encore. Comme à chaque date anniversaire, je m’assois face à la fenêtre avec un papier et un stylo et j’essaye de dresser un bilan de ma vie.
La première chose qui me vient, ce sont les réglisses. Je sais d’avance qu’il s’agira de la note noire de ce bilan, le symbole de ce qui cloche entre Elliot et moi.
On ne sait plus se parler. On ne se connaît pas. Le réglisse. Elliot ignore tout de ce que j’aime. La réglisse. D’ailleurs, dit-on « le » ou « la » réglisse ? Ce mot maudit porte en son flanc tout un monde de cacophonie.
À part ça, moins grave mais embêtant quand même, je rêve de changer de boulot… et cela fait trois bilans de vie que cela dure. Ma chef Olympe me rend marteau et… elle a trente et un ans. En plus de son poste de rédactrice en chef, elle est mariée, elle a déjà deux enfants, et sûrement trois hamsters et deux bégonias.
Dès que je la regarde, j’ai l’impression d’avoir raté ma vie, c’est délicieux. Je ne vais jamais au bout des choses, sauf si c’est un paquet de gâteaux. Je n’ai pas écrit une seule ligne du roman que je projette d’écrire depuis six ans, et pourtant, je prends beaucoup de douches, parce qu’il paraît que c’est là que les idées viennent. En ce qui me concerne, je ne reçois que de l’eau et de la mousse.
Toupie miaule à mes pieds. Je sens sous son regard insistant qu’elle m’encourage à mettre fin à ce carnage, à cette attaque en règle de ma confiance en moi. Si je continue, en guise de cadeau d’anniversaire je vais m’offrir la liste des cent échecs les plus dévastateurs de ma vie avec un beau ruban rouge.
Je me lève et pars me préparer un café dans la kitchenette. Sur le plan de travail, je découvre un somptueux bouquet de roses, avec un carton sur lequel est écrit : « Vingt-huit roses… la vingt-neuvième, c’est toi, et c’est la plus belle d’entre toutes. Elliot ».
Mon cœur va exploser comme le raisin au soleil. Je n’ai pas tout raté, puisque j’ai Elliot, et ça, ce n’est pas donné à tout le monde. Son message me réveille mieux que n’importe quel café. La dispute d’hier soir me paraît déjà plus loin que la Polynésie.
J’avale cinq tartines de pâte à tartiner pour célébrer ce début de journée, même si c’est catastrophique pour mon énergie, ma peau et mes fesses (j’ai un derrière très autonome qui ne demande la permission à personne pour exister). Tant pis, en tant que rose, je peux dire de source très sûre que le beurre de cacahouète est l’engrais dont j’ai besoin.
Dehors, il pleut des hallebardes, ce qui douche ma bonne humeur. Mes cheveux vont friser, je vais arriver à la rédaction en ressemblant à un yack mal coiffé. J’aurais dû poser un jour de congé pour mon anniversaire, où avais-je la tête ?
J’ai la chance d’habiter dans le neuvième arrondissement, en plein cœur de Paris, et de pouvoir me rendre à pied à la rédaction. En chemin vers le journal, je me transforme en goutte d’eau au fur et à mesure que la pluie me surprend.
Mon portable vibre. C’est Elliot. Sûrement un texto d’anniversaire en plus du bouquet. J’ouvre son message : « On se retrouve ce soir à 20 h devant le métro Tuileries ? Il y a un marché de Noël. »
Je bondis de joie. Je le savais, il m’a préparé une surprise pour mes vingt-neuf ans ! Il sait que rien ne fait davantage pétiller mon cœur qu’une surprise rondement menée. Évidemment, une demande en mariage serait une fabuleuse surprise, mais n’enfilons pas la bague avant d’avoir reçu la demande.
Je m’adosse contre un abribus pour éviter de me transformer en flaque, et je réponds : « Hâte, à ce soir », avec quatre smileys en forme de cœur.
Tandis que j’accélère le pas en direction de la rédaction, je plonge dans mes souvenirs comme dans un bain moussant.
Avec Elliot, tout est allé très vite.
On s’est rencontrés il y a un an chez Yves, mon ancien colocataire qui organisait un après-midi jeux de société.
On ne jouait ni aux mêmes jeux, ni avec les mêmes groupes, autant dire qu’au début, c’était mal barré.
On s’est donc dit bonjour-au-revoir au moment de partir, avec un bras déjà dans la manche du manteau, tout en remerciant notre hôte pour l’après-midi si réussie.
L’ascenseur était en panne.
Notre ami habitait au sixième étage ; je suis tombée raide amoureuse d’Elliot au troisième étage.
Si Yves avait habité au rez-de-chaussée, Cupidon ne serait pas sorti du local à poubelles.
Je portais des talons, et escortée par mon nouveau camarade, je veillais en descendant les marches à ne pas me casser la figure ni à lui arracher le bras.
Entre le sixième et le cinquième étage, Elliot m’a demandé si je jouais souvent, si j’aimais ça.
Je lui ai répondu que je ne jouais jamais, et que je détestais ça. Tout cela était donc bien embarqué.
Elliot m’a éclaboussée de son rire. Il a toujours été le joyeux drille de la troupe, celui qui répand la bonne humeur comme les mariées leur traîne blanche.
— Dans ce cas, pourquoi t’es-tu infligée quatre heures d’un truc que tu détestes ?
J’ai botté en touche, il m’a fait rire en m’interdisant de rire lorsqu’il s’est pris les pieds dans le tapis, je me suis sentie en confiance, et sur le palier du quatrième étage, je lui ai répondu « j’avais besoin de chasser des idées noires ».
Nous avons descendu cet étage sans dire mot, et j’ai senti qu’Elliot ne voulait pas brusquer la conversation, ni chercher la petite bête.
— Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de la mort de ma sœur, Ophélie, ai-je dit en marquant une pause au troisième étage.
J’ai un peu chancelé sur mes talons, j’ai senti qu’Elliot n’osait pas trop me toucher, alors je me suis appuyée sur le mur.
Je me souviendrai toute ma vie de ses yeux. C’était un regard dans lequel j’ai tout de suite eu envie de m’installer, comme dans une suite parentale avec de gros coussins de plumes d’oie et une vue sur la mer.
D’un doigt, le petit, il a effleuré le dos de ma main avec une infinie délicatesse. À ce jour, cela reste le geste le plus troublant de ma vie.
— Tu pourrais m’apprendre quelque chose de drôle sur elle ? m’a-t-il demandé.
Cette question a failli me faire tomber dans l’escalier. D’habitude, quand je parle d’Ophélie, les gens prennent des mines de circonstance, plombées, leur ride du lion se creuse et devient Grand Canyon.
— C’est original comme question, ai-je répondu.
— J’ai vécu un incendie ado. Pour moi, le rire sauve tout, même de la perte.
Je lui ai souri. Elliot me parlait d’humour, et c’était la plus jolie façon de me souvenir d’Ophélie.
— Eh bien… c’était une femme délicate, qui adorait la poésie, mais elle donnait des baffes à tout le monde, enfin, surtout aux hommes. Des petites, rien de méchant. Mais dès qu’elle pensait qu’ils l’avaient mérité, hop, petite baffe.
Elliot a rigolé, et il m’a entrainée avec lui dans son euphorie comme dans un pas de danse.
J’ai deux gros défauts : je déteste quand les choses traînent, et j’ai une peur bleue de l’abandon. Souvent, je fonce, et je réfléchis après coup.
Arrivés en bas de l’escalier, j’ai plaqué Elliot contre l’ascenseur en panne, et je l’ai embrassé en cadenassant mes mains dans son dos.
La suite est plus simple et naturelle qu’un yaourt blanc.
Au bout de trois semaines, mes culottes ont pris leur quartier sur son tancarville, tenant la main à ses caleçons.
Au bout de deux mois, Elliot a donné aux bonnes œuvres un masque, un tuba, une combinaison pour nager sous l’eau, des tenues d’enterrement de vie de garçon (épouvantables), il a revendu des jeux de société… tout cela pour me faire de la place.
Au bout de quatre mois, j’ai emménagé chez lui.
Depuis lors, il n’a jamais pris une seule initiative, même celle d’acheter un coquetier, sans me consulter. Je lui ai dit une fois « tu peux t’offrir un livre ou une plante sans me demander mon autorisation », et il m’a répondu « je veux que tu te sentes bien chez moi » d’un ton si gentil que je suis tombée amoureuse pour la millième fois.
J’arrive à la rédaction d’excellente humeur, plus légère grâce à ces merveilleux souvenirs. Chez Femme majuscule, « le magazine des femmes qui prennent leur place sans s’excuser », on est une bonne dizaine, sans compter une armée de pigistes et de stagiaires. Le titre ne se porte pas bien, comme la presse du monde entier ou presque. Je m’estime chanceuse de toujours faire partie du radeau.
Je travaille souvent en direct avec Olympe, la rédactrice en chef. À part les journalistes, il y a Leïla qui est le soleil de cette rédaction, alors qu’elle s’occupe de la compta, de l’administratif, des aspects juridiques… tout ce qui me rendrait plus maussade qu’un chien sur trois pattes. Elle a des cheveux noirs et frisés, de petites lunettes, et un sourire qu’on attrape plus vite que la varicelle. Dès qu’elle me voit, elle rit d’un rire gourmand comme un chausson aux pommes.
Je dois écrire un guide pratique, « Comment survivre aux fêtes de Noël en famille », et on ne va pas se mentir : je n’ai envie de rien faire, si ce n’est de rêver à la surprise qu’Elliot mijote pour ce soir.
Pour passer le temps, je regarde des vidéos de chef pâtissier. J’ai un faible pour Victor Pralin, ses bras musclés et tatoués qu’il plonge dans de grands culs de poule en inox pour malaxer des pâtes à choux et des crèmes onctueuses. Ah ! Si seulement pour un soir ou deux, j’étais une pâte sablée…
Vers 18 h, j’éteins mon ordinateur, fébrile d’excitation, et je range mes affaires. Manque de pot, je croise Olympe qui revient de la cafétéria avec un thé. C’est une grande femme élancée, impeccable, le genre étrange qui ne transpire jamais, a l’épiderme sec, même un jour de canicule lorsque l’air conditionné est en panne.
— Clémentine, tu pourrais relire les trois papiers que je t’ai envoyés ? J’aimerais les mettre en ligne.
— Je dois partir plus tôt aujourd’hui, c’est mon anniversaire, dis-je.
— Pas de problème, donne-moi simplement ton retour avant demain, dit-elle.
Simplement. Comment veut-elle que je concilie ma soirée avec la relecture de ses articles ? Je suis bonne pour travailler en rentrant ce soir, comme si je n’avais pas de projet plus émoustillant.
Je suis bien obligée de tolérer Olympe, parce qu’avant Femme majuscule, j’ai travaillé cinq ans pour Toit et moi. Je passais des heures à rédiger le « Top 10 des villes où les prix de l’immobilier ont le plus chuté », à parler passoires thermiques ou à aider chacun à optimiser son diagnostic de performance énergétique de son logement. J’ai survécu à cinq ans dans la presse immobilière, je survivrai bien à Olympe.
Je rentre à la maison, en sautillant à force d’impatience. Qu’est-ce qu’Elliot a bien pu imaginer ? Si ça se trouve, il m’attend tout nu à la maison avec une flûte de champagne dans chaque main, et juste après ce petit apéritif, nous filerons au restaurant.
Hélas, pas d’Elliot quand je rentre à la maison. La lumière est grise, l’appartement semble en plein blues hivernal. Je cligne des yeux quatre fois pour m’assurer de ne pas manquer un tapis de pétales de roses ou que sais-je, mais je ne vois pas l’ombre d’un ballon. Pas grave : il m’a donné rendez-vous au jardin des Tuileries.
J’attaque donc un grand chelem de la beauté. Je m’enduis d’une huile qui sent le sable chaud et les soirées de juillet qui s’éternisent. J’attrape une robe en velours bleue et j’enfile mes bottes blanches.
Dix-neuf heures trente, déjà ! Je vais être en retard. Tant mieux, le jour de son anniversaire, c’est naze de se retrouver à poireauter devant une bouche de métro. J’applique un peu de rouge sur mes lèvres avec le doigt, j’attrape mon manteau et je sors.
Je marche d’un pas alerte pour me rendre au jardin des Tuileries, et j’essaye de mettre ma pensée au diapason. Quelle pourrait être une réaction pas trop nouille quand Elliot me dira que je suis la femme de sa vie, qu’il l’a su dès qu’il m’a vu enfiler mon manteau en quittant l’appartement d’Yves ? Impossible de répondre « Ah merci, c’est gentil », à une déclaration d’amour pleine de feu et de piment.
Ça y est, j’identifie son dos. Si ce n’est pas de l’amour, reconnaître l’élu de son cœur juste à la forme de son dos… Il porte son manteau gris et un pantalon que je connais comme si j’avais dirigé pendant vingt ans l’usine qui l’a fabriqué. Mon cœur fait des petits bonds de sardine.
Je me jette sur lui, et l’enlace pour le câliner. Elliot sursaute, et son visage prend des expressions plus tordues qu’un trombone.
— Clem ! Tu veux me flanquer une crise cardiaque ? En plus tu es en retard.
— C’est le quart d’heure de politesse… et je voulais être belle pour notre dîner.
— Quel dîner ? demande-t-il avec un haussement de sourcil.
Si c’est un jeu d’acteur, il est absolument excellent. J’entre à pieds joints dans son jeu :
— Merci pour ton extraordinaire bouquet ce matin. Qu’as-tu prévu de beau pour ce soir ?
Il ouvre la bouche, manifestement perplexe, et bafouille :
— Ton anniversaire… j’ai prévu qu’on se promène sur les quais de Seine.
Je soupire de soulagement.
— Tu m’as fait peur, très peur. Tu as raison, il n’y a rien de plus romantique qu’une balade sur les quais.
Elliot détourne la tête. À défaut de parler, il ouvre la barrière vert foncé du jardin et passe devant. Pendant quelques mètres, nous marchons l’un à côté de l’autre sans mot dire. Comme toujours, il attrape ma main droite et il la glisse dans la poche gauche de son manteau pour la réchauffer. Dans ma paume, je tiens sa main comme mon plus beau royaume.
J’attends la déclaration mais Elliot demeure muet. Cela devient gênant, très gênant, gênance puissance dix mille. Que se passe-t-il ? Je toussote pour me donner une contenance. Puis je triture mon lobe d’oreille. Puis je fais tomber un ticket de caisse par terre, juste pour le ramasser. Je me donne des airs… un air de folle. Je fais tomber une nouvelle fois mon ticket de caisse, au secours, ça devient pathétique.
Enfin, Elliot se décide à briser le silence.
— Clémentine… j’ai réfléchi…
Un sourire commence déjà à s’étirer sur mon visage. Moi aussi j’ai réfléchi, Elliot chéri... J’ouvre grand mes yeux et mes oreilles, et je l’écoute comme je n’ai jamais écouté personne. Je frotte mes doigts contre moi pour qu’ils soient impeccables pour recevoir le bijou qu’ils méritent.
— Hier soir... dit-il, je sais pas. Je me demande si on est… compatibles, toi et moi.
Le sol se dérobe sous mes pieds. Les gens autour ne ressemblent plus à des gens, mais à une masse informe de couleurs.
Elliot me tapote le visage, comme s’il tenait mordicus à ce que je retrouve mes esprits pour l’écouter m’assassiner.
— Incompatibles… Elliot, on n’est pas des chargeurs ni des ports USB, si ?
Il me regarde les yeux mi-clos, paupières lourdes. Je donnerais cher pour m’évanouir tout de suite.
— Les « fais ci », « fais ça » toute la journée, à la longue, j’en peux plus. Nos disputes ont fini par m’user. Et j’ai pris une décision…
Soudain, je sens la terre se fendre en deux sous mes pieds.
— Tu me quittes ? je demande, la voix secouée de vibrato.
— Non… dit-il en secouant la tête.
Mon cœur se remet à vivoter, mais avec trois perfusions et deux cannes en guise de tuteurs. Je reste suspendue à ses lèvres, comme un récidiviste devant la nouvelle décision du juge.
— Je t’aime, mais j’ai besoin de temps pour réfléchir, dit-il. De l’assiette à la chaussette, tu régentes tout. Je sais plus très bien ce que je veux, moi.
— Tu as besoin de temps ? dis-je avec des accents suraigus.
Elliot me prend la main, la porte à ses lèvres. Je m’accroche à ce geste de tendresse comme un enfant à son unique bouée.
— Oui… j’aimerais qu’on se donne un mois.
— Pour quoi faire ?
Je ne respire plus, pendue aux paroles elliptiques d’Elliot.
— Pour voir si on continue, ou pas. Le 1er janvier, on décide.
Je bute sur chacun de ses mots.
— Quoi, tu veux partir en retraite silencieuse ou jeûner ?
— Nan, je n’ai pas besoin de partir. Juste prendre du recul, voir si on peut faire mieux, ou autrement.
— Tu mets notre couple en période d’essai, c’est ça ? Ou tu as toujours des sentiments pour Alicia ?
Elliot soupire. Nan mais elle est bonne celle-là, il m’offre une boule puante pour mon anniversaire, et il a le toupet de soupirer.
— Clem, tu délires. On rentre ? Je suis crevé.
Je regarde ma montre. J’aimerais lui répondre : « T’as raison, il est déjà 21 h 30, vite, une compote, les dents et au lit », mais je garde mes remarques pour éviter qu’il ne me largue tout de suite.
— Pourquoi m’as-tu offert un bouquet ? C’était une couronne funéraire pour enterrer notre couple ? dis-je.
— J’ai reçu un code promo, je l’ai commandé en ligne il y a trois semaines.
Mes yeux piquent. Au secours. Que cette discussion peut être triste. C’est pas Elliot, c’est le marketing qui me souhaite bon anniversaire.
Tandis qu’on marche côte à côte sans échanger un mot, je reçois un appel de Ludivine, ma petite sœur.
— Allô mon Petit Lu ? dis-je d’une voix faible.
— Clem chérie, bon anniv ! T’es au top ?
— Super, et toi ? dis-je la voix étranglée.
Je préfèrerais me faire découper en petites rondelles plutôt que de faire peser sur elle le poids de mon malheur.
— Génial, je commence en janvier mon stage dans une galerie, j’ai hâte.
— Bravo Lulu, je suis fière de toi…
— Je ne veux pas te déranger plus longtemps, j’imagine que vous passez la soirée en amoureux avec Elliot ?
Ah, Ludivine, si tu savais…
— Exactement, il est juste à côté de moi. Il t’embrasse.
Le temps de raccrocher, nous voilà déjà à la maison. Cet appel aura eu le mérite de faire passer le chemin du retour.
Dans l’entrée, Elliot demeure aussi mutique que moi. Même l’appartement paraît consterné par la situation. Les meubles sont moins reluisants que d’habitude. Le balai qui traîne dans un coin de la cuisine me juge.
Puisque c’est le projet, je me prépare pour aller me coucher. J’ouvre le placard, et j’enfile mon pyjama rose en pilou pilou. Au moins, le soir de mes vingt-neuf ans, j’aurai reçu un minimum de douceur… de la douceur made in China.
Toupie gratte à la porte de la chambre. Cette chatte est hypersensible. Elle ressent le moindre de mes chagrins et accourt dès que mon moral bat de l’aile.
— Entre, mémère, dis-je en lui ouvrant.
Elle se faufile à l’intérieur tandis que je me glisse sous la couette. À côté, Elliot joue aux jeux vidéo et la musique que j’entends me semble être la bande-son de notre future rupture.
Toupie grimpe sur le lit et se pelotonne contre mon ventre. La machine à ronrons puissance cinq est lancée.
— Eh bien, ma Toupette, au moins grâce à toi, il y aura toujours une présence dans ma vie.
J’ai toujours eu des relations beaucoup plus fluides et apaisées avec les chats qu’avec les hommes, et surtout Toupie. Je ne sais pas comment je me débrouille : du haut de mes vingt-neuf ans, je n’ai jamais réussi à décrocher le bon numéro. Franchement, je comprends pas. Je suis pas difficile, il m’en suffit d’un, mais cet un m’échappe encore et encore.
Avec Elliot, je pensais avoir trouvé la perle rare. Sauf que ma perle se carapate au fin fond de sa coquille : dans un mois, le 1er janvier, elle aura peut-être décidé de s’échouer sur le cou d’une autre sirène. Je serai alors de retour à la case départ, une célibataire qui distribue des croquettes amaigrissantes à Toupie.